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Tata sénégalais de Chasselay : quand le travail de mémoire tourne au règlement de comptes entre historiens

Une erreur de ministère, une rancœur entre historiens et une bataille sur l'identité de soldats inconnus : c'est le cocktail d'une histoire où les querelles des vivants dansent sur les tombes des disparus du Tata sénégalais de Chasselay.
Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée chargée de la mémoire et des anciens combattants en présence de la fille d'Aly Boudi Ly, tirailleur sénégalais identifié au Tata sénégalais, lors de la cérémonie d'inauguration des plaques commémoratives le 27 janvier 2022.
© Simon ALVES - Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée chargée de la mémoire et des anciens combattants en présence de la fille d'Aly Boudi Ly, tirailleur sénégalais identifié au Tata sénégalais, lors de la cérémonie d'inauguration des plaques commémoratives le 27 janvier 2022.

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Les 25 tirailleurs sénégalais du 25e régiment, massacrés par les nazis en juin 1940 et honorés en janvier dans le Tata sénégalais de Chasselay y sont-ils bien enterrés ?

Si cette question se pose près de dix mois après la commémoration, c'est parce que Mediapart a livré une enquête, mercredi 9 novembre, questionnant les méthodes employées par les historiens pour identifier les corps de ces soldats africains qui étaient, jusqu'alors, déclarés comme inconnus sous les stèles du cimetière africain beaujolais.

Les méthodes en question ? "Des recherches génétiques", comme le mentionnait alors le ministère des armées dans son communiqué adressé le 26 janvier aux journalistes.

Une note qui annonçait au passage la venue le lendemain de la ministre déléguée chargée de la mémoire et des anciens combattants, Geneviève Darrieussecq, au Tata sénégalais pour dévoiler les plaques portant les noms des 25 tirailleurs sénégalais qui avaient pu être identifiés sur les 48 encore inconnus dans le cimetière.

Un travail à mettre au crédit de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) de la Loire, à la demande de familles africaines vivant en France et cherchant à retracer le parcours de leurs ancêtres morts pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée chargée de la mémoire et des anciens combattants, lors de son discours hommage aux tirailleurs sénégalais identifiés à Chasselay le 27 janvier 2022.© Simon ALVES

L'imbroglio des "recherches génétiques"

Ce concept de "recherches génétiques", apprend-on dans Mediapart, a "intrigué" une historienne, Armelle Mabon. Un nom à retenir. C'est en effet cette dernière, enseignante-chercheuse retraitée de l'université Bretagne sud et désignée comme quelqu'un qui "connaît bien le dossier" par le média d'investigation, qui avait demandé aux autorités les éléments permettant de confirmer ces recherches.

Si elle n'a pas obtenu de réponse elle-même, Mediapart s'est procuré la copie d'un mémoire en défense daté du 3 novembre adressé au tribunal administratif de Paris. Un mémoire dans lequel la direction des affaires juridiques du ministère des armées indique que ces documents "n'existent pas".

Et pour cause : le communiqué de presse envoyé aux rédactions était "erroné" reconnaît la direction. "De telles recherches n'avaient jamais eu lieu", ajoute-t-elle. Le Patriote en avait fait les frais, comme d'autres médias locaux, titrant sur son site Internet "Tata sénégalais de Chasselay : 25 tirailleurs identifiés grâce à des recherches ADN".

Le Tata sénagalais de Chasselay © Simon ALVES

Le Patriote savait… comme à peu près tout le monde

L'article de Mediapart part donc de ce questionnement : si les soldats n'ont pas été identifiés génétiquement, comment ont-ils pu l'être ? Le média a interrogé le secrétariat d'État aux anciens combattants qui n'a pas répondu. Dès lors, l'article choisit de se baser sur le travail d'Armelle Mabon pour avancer des arguments allant dans le sens de recherches imparfaites et possiblement mensongères.

Problème : le travail de recherches en question existe bel et bien et est à la portée de tous. Et Le Patriote en avait été mis au courant dans les heures suivant le communiqué de presse même si, il faut l'admettre, nous ne l'avions malheureusement pas rectifié sur notre site (ce qui a été fait depuis).

Une de nos correspondantes, Martine Blanchon, qui a régulièrement écrit sur le travail de mémoire du Tata sénégalais de Chasselay effectué par les enfants des écoles du Beaujolais, avait pu échanger avec une personne qui n'est jamais nommée dans l'article de Mediapart et se trouve pourtant au cœur des attaques menées par Armelle Mabon : Julien Fargettas, directeur de l'ONACVG de la Loire.

Un acteur pourtant essentiel dans la mesure où il s'agit de l'homme qui a dirigé les recherches menant à l'identification d'Aly Boudi Ly, Abdou Seck, Faly Baradji ou encore Moussa Thiaw. Un travail consigné dans un livre sorti en 2020, intitulé Juin 1940 : combats et massacres en Lyonnais, aux éditions du Poutan.

Julien Fargettas (au centre), lors de la présentation de son livre Juin 1940 : combats et massacres en Lyonnais, jeudi 4 juin, aux Éditions du Poutan © Laurence CHOPART

C'est la connaissance de ses travaux qui nous a d'ailleurs permis, dans notre article dédié à la cérémonie du 27 janvier paru dans notre édition du 3 février 2022 (disponible pour les abonnés mais non mis en ligne), d'en évoquer la réelle nature. "Il avait alors entrepris des recherches basées sur des photographies et effets personnels, permettant ainsi l'émergence de ces 25 noms", écrivions-nous.

Une façon succincte de résumer son travail, mais claire : aucune mention de génétique ou d'ADN dans les moyens employés par l'historien. D'ailleurs, la ministre Geneviève Darrieussecq elle-même n'a pas évoqué ce procédé lors de ses prises de parole, le jour de la cérémonie, félicitant le travail de Julien Fargettas.

Rancœur historique, révisionniste… et judiciaire

Alors comment a-t-on pu en arriver à de telles accusations ? "Je n'en sais rien !", répond en riant jaune l'intéressé, contacté dans la foulée par nos soins et qui venait de prendre connaissance de l'article.

"Madame Mabon sait très bien qu'il n'y a jamais eu de recherches génétiques, poursuit-il. C'est une erreur du ministère. Je l'avais d'ailleurs relevée et signalée mais le communiqué était sorti la veille au soir de la venue de la ministre."

Pour Julien Fargettas, dont la déclaration ne laisse que peu de doute sur le fait que lui et Armelle Mabon se connaissent, le problème est une histoire de rancune. "Il suffit de voir notre passif", glisse-t-il. Et celui-ci est à la fois une affaire de thèses historiques et… judiciaire.

En septembre 2014, l'historienne, spécialiste des prisonniers de guerre "indigènes", avait porté plainte en diffamation à l'encontre de son confrère, comme l'écrivait Le Monde en 2017. Julien Fargettas avait, à l'époque, rédigé une lettre ouverte au président de la République, François Hollande, sur les sites de la revue Études coloniales et de l'hebdomadaire Jeune Afrique.

Dans cette dernière, il attaquait le travail d'Armelle Mabon concernant la tragédie du 1er décembre 1944 de Thiaroye, au Sénégal. L'historienne y conteste la version officielle selon laquelle les troupes coloniales ont maté une rébellion de tirailleurs sénégalais causant 35 morts, lui préférant le récit d'un "massacre de masse ayant abouti à la mort de quelques 300 hommes, dont le seul tort aurait été de réclamer des arriérés de solde", selon Le Monde.

Julien Fargettas avait lui taclé "l'omission d'autres archives et témoignages, des conclusions hâtives et d'autres raccourcis incohérents qui témoignent de la partialité de ce travail". Le tribunal, qui avait rendu son verdict le 12 mai 2017, n'avait pas jugé diffamatoires ses propos.

Un "règlement de comptes" et un "tissu de conneries historiques"

"Elle a perdu et depuis qu'elle voit mon nom quelque part, elle ne peut s'empêcher de propager d'énièmes incohérences et élucubrations, assure Julien Fargettas. Madame est rancunière. C'est clairement un règlement de comptes."

Pour l'historien, sa consœur "voudrait se servir de Chasselay pour faire un parallèle historique totalement erroné avec Thiaroye". Interrogé sur la teneur de l'article de Mediapart, l'historien n'y va pas par quatre chemins : "C'est un tissu de conneries historiques !"

Le directeur de l'ONACVG n'hésite d'ailleurs pas à démonter ce qu'il considère comme des contre-vérités historiques, notamment sur le parcours du 25e régiment. "L'article nous dit qu'il a été déployé en Savoie à l'été 1940, mais c'est une compagnie qui est partie dès le mois de juin, contredit-il. Ce ne sont donc pas des combattants de Lyon. Et concernant la Côte-d'Or (NDLR : Armelle Mabon, s'appuyant sur des archives du Service historique de la défense de Caen, assure dans Mediapart que sept tirailleurs du régiment y sont morts), je ne sais pas d'où ça sort. Le 25e régiment n'est jamais remonté jusque-là."

Selon des précisions apportées par Julie Fargettas, ce ne sont pas neuf mais cinq tirailleurs qui sont "Morts pour la France" le 24 juin 1940 aux Échelles et à Saint-Franc. Ils sont inhumés à la nécropole de la Doua de Villeurbanne.

Le 25e régiment de tirailleurs sénégalais n'a lui jamais dépassé Les Chères, en Beaujolais, en juin 1940. Il a été dissous en août de la même année, tandis que des tirailleurs du régiment sont morts en Côte-d'Or dans le cadre de leur captivité en septembre, octobre et décembre 1940. Ils sont inhumés dans la nécropole nationale de Rougemont.

L'une des deux plaques commémoratives comporant une partie des 25 tirailleurs sénégalais identifiés © Simon ALVES

Le cas Kompoare

De son côté, Armelle Mabon l'assure dans Mediapart, "impossible d'identifier formellement des soldats "disparus" qui seraient inhumés à Chasselay sans recherches génétiques". Et de prendre pour exemple le cas de Tenoaga Kompaore.

Ce nom fait partie de ceux gravés dans l'une des plaques commémoratives en hommage aux tirailleurs identifiés. Il figure également sur un document d'archives que brandit l'historienne, daté du 20 juillet 1943 et rédigé par Jean-Baptiste Marchiani, l'homme qui a créé le Tata et mené des recherches à la suite du massacre. Il stipule que "le Sergent Tenoaga Kompoare […] n'est pas inhumé au cimetière militaire de Chasselay".

La preuve du manque de sérieux du travail de Julien Fargettas ? "Je peux en dire que dans le dossier de "Morts pour la France" de ce soldat figure un acte de décès datant de 1949, rétorque l'historien. C'est souvent le cas des militaires disparus qui sont reconnus décédés a posteriori notamment pour que les familles puissent faire valoir les droits liés à cette disparition. Un certain nombre des 25 tirailleurs ont été effectivement reconnus décédés tardivement, ce que JB Marchiani ne pouvait évidemment pas savoir après-guerre."

Des processus que l'ancien militaire de l'armée de terre et docteur en histoire détaille dans son ouvrage Juin 1940, combats et massacres en Lyonnais.

L'historien précise, par exemple, que Jean-Baptiste Marchiani n'avait autorité que sur le département du Rhône. "Il ne pouvait rapatrier au Tata les corps des tirailleurs tombés ailleurs, souligne Julien Fargettas. Pour preuve, en juin 1940, trois tirailleurs sont exécutés dans la Loire et un autre dans l'Ain. Ils ont été enterrés sur place et jamais inhumés au Tata. Dans cette nécropole reposent les dépouilles des tombés dans le Rhône en juin 1940."

Les élèves de collèges du Beaujolais ont brandi les visages des tirailleurs identifiés lors de la cérémonie du 27 janvier 2022 © Simon ALVES

À travers les archives

Concernant l'impossibilité d'identifier ces soldats sans recherches génétiques, Armelle Mabon prend l'exemple des soldats australiens de la Première guerre mondiale "passés par un protocole strict incluant des fouilles, des prélèvements ADN et des comparaisons avec l'ADN de membres de familles disparus".

Un choix sur lequel ironise Julien Fargettas : "Madame Mabon utilise à l'envi l'exemple de ces soldats australiens. La France n'utilise pas de telles pratiques, à l'exception de quelques cas dans le secteur de Verdun. Pour avoir travaillé dans la Marne où l'on continue de trouver des corps de soldats de la Première guerre mondiale, je peux vous dire que l'on arrive très bien à identifier les corps retrouvés, y compris sans plaque d'identité. Les archives peuvent nous le permettre. Pour d'autres, en revanche, cela demeure impossible."

C'est uniquement en se plongeant dans de vieux documents qu'a d'ailleurs opéré l'ancien militaire. À la demande de la famille d'Aly Boudi Ly, il a entrepris de parcourir les archives des communes où les tirailleurs avaient combattu, de Neuville-sur-Saône jusqu'à Tarare.

Il a consulté toutes les fiches d'exhumation de 1942 avant de les comparer avec la liste des tombes actuelles. "Chaque soldat français considéré comme Mort pour la France possède un dossier personnel où vous retrouvez différentes archives, précise-t-il. Il a aussi un état signalétique, un document résumant toute sa carrière donc en croisant tous ces documents je suis arrivé à établir la liste de ces 25 soldats."

Le détail de ce travail est expliqué au fil des pages de son livre. Ouvrage dont Mediapart ne fait aucune mention dans son enquête.

D'après Julien Fargettas, le média ne l'a d'ailleurs pas contacté.

La famille d'Aly Boudi Ly, tirailleurs sénégalais identifié par l'ONACVG © Simon ALVES

Pour aller plus loin :

Julien Fargettas parlant de son ouvrage pour le Centre d'histoire de la résistance et de la déportation de Lyon.

L'article de Laurence Chopart sur la sortie du livre aux Éditions du Poutan en suivant ce lien.

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