AccueilACTUALITESTata sénégalais de Chasselay et travail de mémoire : Armelle Mabon répond au Patriote Beaujolais

Tata sénégalais de Chasselay et travail de mémoire : Armelle Mabon répond au Patriote Beaujolais

Mise en cause par le Patriote Beaujolais dans un articlé publié le 10 novembre 2022 et intitulé "Tata sénégalais de Chasselay : quand le travail de mémoire tourne au règlement de comptes entre historiens", j’ai estimé que la bonne information du lecteur exigeait une réponse.
L'une des deux plaques inaugurées le 27 janvier 2022 au Tata sénégalais de Chasselay et contenant le nom de 25 tirailleurs sénégalais identifiés.
© Simon ALVES - L'une des deux plaques inaugurées le 27 janvier 2022 au Tata sénégalais de Chasselay et contenant le nom de 25 tirailleurs sénégalais identifiés.

ACTUALITES Publié le , Armelle MABON

Note de la rédaction : cet article répond à celui que nous avons publié le 10 novembre 2022, intitulé "Tata sénégalais de Chasselay : quand le travail de mémoire tourne au règlement de comptes entre historiens".


Les mots ont leur importance. Lorsque Simon Alves mentionne que le travail d’identification est à mettre au crédit de l’ONACVG (Office national des Anciens combattants et victimes de guerre) de la Loire à la demande de familles africaines vivant en France et cherchant à retracer le parcours de leurs ancêtres morts pendant la Seconde Guerre mondiale, en réalité il s’agit que d’une famille, celle du soldat Ly dont la petite fille a mis beaucoup d’années avant de retrouver son dossier suite à un problème de nom. Elle s’est rendue au cimetière de Chasselay pour y trouver sa tombe, car il était indiqué comme mort à Chasselay le 20 juin 1940. Mais son corps n’a pu être identifié en 1942. Une recherche génétique aurait pu permettre de déterminer dans quelle tombe il avait été inhumé. À ma connaissance aucune autre famille ne s’est manifestée auprès de l’ONACVG ou du ministère des armées. Le ministère aurait pu effectuer des recherches pour retrouver des familles car les dossiers de décès ou de disparition consultables au service historique de la Défense (SHD) à Caen, montrent que certains ont eu des enfants. De même, dans les archives de la mairie de Chasselay récemment numérisées et consultables aux archives départementales du Rhône, des échanges de courriers permettent d’avoir des éléments sur les familles. Le ministère a préféré prendre des noms de non identifiés et de disparus et les déclarer inhumés au « Tata » de Chasselay en inaugurant deux plaques avec 25 noms. Dans son article, le Patriote Beaujolais insère le lien permettant d’écouter une conférence de Julien Fargettas donnée au Centre d’Histoire de la Résistance et de la déportation le 4 mars 2021 et ainsi, nous apprenons qu’il a présenté 40 dossiers au ministère pour vérification et 25 ont donc été retenus. Lorsque Julien Fragettas soutient : "Je suis arrivé à établir la liste de ces 25 soldats", il y a comme une contradiction avec ses dires de mars 2021. J’ai réclamé au ministère, récemment, les documents qui ont permis de faire le choix des 25.

L’enquête du Patriote Beaujolais aurait pu porter justement sur les critères du choix et sur ce qui a bien pu pousser le ministère à faire croire à des recherches génétiques alors qu’il a fait un tri dans des dossiers pour donner des noms sans aucune identification qui est, dois-je le rappeler, définie comme le procédé visant à individualiser des restes humains en leur attribuant le nom qui leur a été donné à la naissance ou tout autre nom approprié.

Les deux plaques contenant les noms des tirailleurs sénégalais identifiés au Tata sénégalais de Chasselay.

Dans l’article, il est indiqué : "Si elle n’a pas obtenu de réponse elle-même [Armelle Mabon], Mediapart s’est procuré la copie d’un mémoire en défense daté du 3 novembre adressé au tribunal administratif de Paris". Si le journaliste m’avait contactée, j’aurais pu lui dire que j’ai été destinataire de ce mémoire en défense et pour cause, puisque j’avais déposé un référé instruction au Tribunal administratif de Paris. Le 23 février 2022, j'ai adressé une demande sur ces recherches génétiques au "Tata" de Chasselay à la ministre déléguée chargée de la mémoire et des anciens combattants : " [...] Dans la mesure où il n'y a pas eu de publication scientifique sur ces recherches dotées désormais d'un intérêt général, je vous serais reconnaissante de bien vouloir m'adresser les conclusions de cette recherche avec la méthode employée, le laboratoire sollicité, les actes de justice ayant permis une telle avancée dans l'identification de ces soldats inconnus". Du silence de l'administration est née une décision implicite de rejet de ma demande, mais l'inexistence des recherches génétiques n’était pas établie. J'ai donc saisi la CADA (Commission d'accès aux documents administratifs) le 24 mars 2022. Un avis a été rendu le 2 juin ainsi libellé :

"En réponse à la demande qui lui a été adressée, le ministre des armées a indiqué à la commission, par courrier du 24 mai 2022, que le document sollicité n’existe pas. La commission, qui observe toutefois que l'identification grâce à des recherches génétiques des tirailleurs sénégalais inhumés dans la nécropole du Tata de Chasselay, est mentionnée dans une note aux rédactions du ministère des armées datée du 26 janvier 2022, ne peut donc que déclarer sans objet la demande d’avis".

En mai 2022, le ministre n'évoque toujours pas l'absence de recherches génétiques mais l'inexistence des documents que je sollicite.

J'ai saisi le tribunal administratif de Paris le 13 juillet 2022 par un référé demandant une instruction sur les documents liés à ces recherches génétiques. À compter du 15 juillet 2022, le ministère avait un délai de 15 jours pour la réponse. Ce n'est que le 3 novembre 2022 qu'il a adressé le mémoire en défense avec deux pièces jointes confirmant que les documents n'existaient pas parce que le communiqué de presse était erroné. Pour répondre à la CADA, le ministère avait pris soin de solliciter l'ONACVG qui administre la nécropole de Chasselay le 3 mai 2022 : "Tel que convenu par téléphone, vous voudrez bien vouloir trouver ci-joint la demande de documents administratifs évoquée et nous sommes en attente de votre avis sur la compétence de l'ONAC". C'est le 10 mai que l'ONACVG répond au ministère : "Il s'avère qu'aucune exhumation des corps ou recherches ADN n'a été effectuée. L'ONACVG ne peut transmettre à la requérante des documents présentant des recherches génétiques qui n'ont jamais eu lieu". Le ministère devant la CADA s'est bien gardé de prononcer cette dernière phrase mais a été contraint de le faire dans son mémoire en défense que j’ai transmis à Médiapart.

Le Patriote Beaujolais aurait donc été informé dans les heures suivant le communiqué de presse et n’a jamais corrigé une information qu’il savait fausse. Ce n’est qu’après la publication de l’article sur Médiapart, que le Patriote Beaujolais a jugé opportun d’ "expurger l’information erronée" de son article publié le 26 janvier 2022 soit dix mois plus tard. Dans l’article du 3 février, il n’est pas fait mention de cette information erronée.

Dans son édition du 10 novembre 2022, le Patriote Beaujolais mentionne avoir fait les frais du communiqué de presse avec les recherches génétiques et pourtant écrit : "Le Patriote savait...comme à peu près tout le monde", par contre impossible de savoir pourquoi rien n’avait été corrigé. Il aurait pourtant été judicieux d’enquêter sur cette erreur invraisemblable d’autant que Julien Fargettas indique l’avoir signalée et met ainsi en cause son administration que Médiapart a bien contactée. Ce ne fut pas visiblement le choix éditorial de ce journal que d’enquêter sur cette fausse information, il a préféré s’en prendre à celle qui l’a révélée via Médiapart en donnant la parole exclusivement à Julien Fargettas.

Soungo Sar, le vrai nom rectifié par un procureur et devenu Sougué Sarr sur plaque © Armelle MABON

Dans son envolée comminatoire, il y a un point avec lequel je suis en parfait accord :"Il[Jean-Baptiste Marchiani] ne pouvait rapatrier au Tata les corps des tirailleurs tombés ailleurs". Il faut comprendre que les disparus le sont depuis leur affectation au 25ème RTS, parfois même depuis 1939, et qu'il est impossible de déterminer le lieu du décès qui peut être en dehors de la région lyonnaise. Pour identifier un disparu, il faut d'abord retrouver son corps et procéder, si nécessaire, à des recherches génétiques pour l'identifier. Pourtant les plaques certifient que des disparus sont inhumés au "Tata".

Julien Fargettas est présenté comme "l'homme qui a dirigé les recherches menant à l'identification d'Aly Boudi Ly, Abdou Seck, Faly Baradjiou encore Moussa Thiaw. Un travail consigné dans un livre sorti en 2020, intitulé Juin 1940 : combats et massacres en Lyonnais, aux éditions du Poutan". Je signale que son travail, non pas d’identification mais de nomination, est visible dans la réédition de 2022. Il s’est appuyé sur les dossiers conservés au Service historique de la Défense à Caen – pas de dossier au nom de Faly Baradji – et les archives de la mairie de Chasselay. Ni dans son livre, ni dans ses conférences, ni pour répondre au Patriote Beaujolais, il n’évoque les archives de l’opération d’exhumation, d’identification, de translation et d’inhumation au "Tata" de Chasselay menée essentiellement en 1942 consultables aux archives départementales du Rhône suite à un versement de l’ONAC en 2015. Et pour cause, il ne les a pas consultées alors que toute l’opération d’identification par Jean-Baptiste Marchiani et son équipe est méticuleusement décrite. C’est dans ce carton, que nous apprenons que Tenoaga Kompaoré n’est pas inhumé au "Tata" de Chasselay. Julien Fargettas parle d’un acte de décès le concernant datant de 1949 alors que son dossier au SHD de Caen est vide de tout document. Je suggère à Simon Alves de réclamer la copie de l’acte de décès auprès de Julien Fargettas.

Il met en cause Jean-Baptiste Marchiani comme s’il ne connaissait pas la procédure pour les disparus et les reconnaissances tardives des décès, alors que ce dernier est à l’origine du "Tata" et qu’il a fait un énorme travail d’identification que le directeur départemental de l’ONACVG n’a pas daigné consulter lorsqu’il a produit cette liste de 40 noms au ministère, ni pour la réédition de son ouvrage. Pour ce droit de réponse, Simon Alves m’a confirmé que c’était bien Julien Fargettas qui a affirmé qu’il avait consulté toutes les fiches d’exhumation de 1942 avant de les comparer avec la liste des tombes actuelles. S’il les avait consultées dans le carton versé par l’ONAC aux AD du Rhône, pourquoi ne pas en faire état dans ses écrits ou ses conférences ?

Le document officiel qui démontre, selon Armelle Mabon, que le tirailleur Kompaoré Tenoaga n'est pas inhumé au Tata sénégalais de Chasselay © Armelle MABON

Puisque Le Patriote Beaujolais a estimé utile de revenir sur ma plainte pour diffamation publique, je me permets de mentionner que dans cette lettre ouverte au Président de la République – qui n’a rien de scientifique – Julien Fargettas m’a accusée de ce qu’il avait commis, à savoir des omissions d’archives. Nos différences d’analyse et surtout de nos méthodes de travail sur le massacre de Thiaroye n’ont strictement rien à voir avec la production de cette note aux rédactions du 26 janvier 2022.

Julien Fargettas explique qu’il ne peut y avoir de recherches génétiques car la France ne procède pas à des exhumations des corps. L’ONACVG pourra démentir car il y a eu de nombreuses exhumations de soldats y compris des inconnus des cimetières communaux pour les faire reposer dans les nécropoles militaires.

Je relève une phrase de l’article qui va dans le sens que je décline, un disparu reste un disparu tant que son corps n’est pas retrouvé : "Je peux vous dire que l'on arrive très bien à identifier les corps retrouvés". Encore faut-il retrouver les corps, ce qui n’est pas le cas avec la liste des 25 tirailleurs nommés sur la plaque dont 12 ont vu leur état civil modifié sans aucune démarche entreprise auprès du Procureur de la République.

La ministre Darrieussecq a félicité Julien Fargettas pour son travail tout en évoquant l’importance de mettre un nom sur les tombes comme si cela avait été effectif.

"Une erreur du ministère, une rancœur entre historiens et une bataille sur l’identité de soldats inconnus : c’est le cocktail d’une histoire où les querelles des vivants dansent sur les tombes des disparus du Tata sénégalais de Chasselay", titre Le Patriote Beaujolais qui a omis de corriger "une erreur" dont il semblait en avoir connaissance sans en chercher la raison. Il met en avant, en des termes militaires, une rancoeur entre historiens nous détournant de la question fondamentale sur l’impossible identification des disparus inhumés au "Tata" de Chasselay sans recherches génétiques.

Avons-nous assisté à une instrumentalisation de la mémoire de ces hommes pour un produit à des fins de communication ministérielle ?

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