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Suicides de viticulteurs : "Mon mari ne supportait plus cette pression constante"
Passionnés, amoureux de la vigne, pointilleux... Les qualificatifs employés par Annie*, Christine et Sylvie pour décrire leurs maris ont un point commun : tous trois partageaient la même passion immodérée pour la terre beaujolaise. "Les vignes, j'avais parfois l'impression que c'était plus important que sa famille", illustre Sylvie, qui possédait avec son mari une exploitation de taille moyenne dans le sud du Beaujolais. Il y a un peu plus de deux ans, François a choisi de quitter définitivement tout cela, quelques mois seulement avant la retraite.
Face à la crise qui a frappé au tournant des années 2000 et aux évolutions d'une profession se modernisant à marche forcée, l'homme a craqué. La relation quasi charnelle à la vigne était devenue dangereuse et toxique. "Le travail, c'est 70 % de ce qui explique son geste", estime Sylvie. "La vigne et tous les problèmes qui s'y raccordaient, c'était devenu une obsession. Il ne supportait pas de voir des parcelles arrachées, de constater qu'on ne se bousculait pas pour reprendre des vignes qu'il avait travaillées pendant trente ans."
Un an après la disparition volontaire de son mari, Christine voit les choses de la même façon. Avec son mari, elle exploitait un domaine lui aussi situé dans le sud du Beaujolais. "Rémy était proche de la retraite et il voyait qu'il allait transmettre un patrimoine familial qui n'avait plus beaucoup de valeur. Il culpabilisait. Une vie de travail pour offrir moins que ce qu'on a reçu, ce n'est pas valorisant..."
"Il s'est senti inutile..."
Annie relève aussi l'importance du travail dans la dépression d'Alain. Sa disparition date de 2003, quand le couple travaillait encore des vignes dans le nord du vignoble. Alain avait la cinquantaine. "Le travail a fortement concouru à sa déprime générale. Il s'emportait beaucoup contre les lois anti-alcool, disant qu'on ciblait toujours le vin. Ça s'est produit l'année où on a souffert du gel, on avait produit seulement 20 hectolitres à l'hectare. On ne savait plus où on allait, à la merci des marchands de vins. D'un coup, c'est comme s'il s'était senti inutile."
Christine évoque elle aussi cette perte de confiance en soi. "Il me demandait de vérifier s'il avait correctement sulfaté la vigne, ou dans la même matinée de goûter si son vin n'avait pas mauvais goût", se souvient-elle. Pour Sylvie, son mari était convaincu "d'être une gêne pour son entourage".
"Ils avaient besoin d'être rassurés et rien dans leur environnement n'était propice à cela", souffle encore Christine. "Entre les négociants qui faisaient planer le doute sur l'achat des vins et leur prix, le manque de confiance des consommateurs ou encore les discussions avec les vignerons de leur entourage..."
La pression était devenue trop forte sur ces vignerons contraints par le système économique à se muer en chefs d'entreprises. "C'est comme si, à l'image d'internet, le monde allait trop vite pour eux. Ils n'étaient pas préparés aux bouleversements du métier, à se muer en commercial, en administratif", image Christine, relayée par Annie : "Tout devenait de plus en plus compliqué, la traçabilité, les produits à employer, les normes pour les vendanges. En quelques années, le métier a beaucoup évolué."
Quelles solutions pour les vignerons en souffrance ?
"Mon mari ne supportait plus toute cette pression constante", délivre Sylvie. "Scruter le ciel avec inquiétude, attendre presque sans respirer l'agrément des vins, trembler en voyant l'argent rentrer trop lentement, ne pas se tromper en remplissant les papiers, subir la peur de contrôles et entendre sans arrêt des gens dire du mal du Beaujolais", liste-t-elle. "C'est beaucoup pour un seul homme, surtout si on n'a pas un caractère fort." Christine complète l'explication : "On a donné du beaujolais l'image d'un vin de voyou, de nuls, d'une piquette. On a traité les vignerons de pollueurs, de tricheurs, tous ces mots faisaient beaucoup de mal à Rémy."
Sans réellement imaginer l'issue fatale, ces épouses avaient décelé le mal-être de leurs compagnons, peu enclins à l'exprimer avec des mots. "Aujourd'hui, je me dis que les douleurs chroniques étaient le signe de la dépression, mais sur l'instant c'était moins évident", confie Christine. "Il ne dormait plus la nuit. Sur les photos de l'époque, il a un regard bizarre", ajoute Sylvie.
Quant aux recettes pour aider les vignerons en souffrance psychique, elles leur semblent difficiles à trouver. "C'est compliqué, je n'imagine pas un viticulteur en souffrance aller consulter de lui-même un psy. Rémy ne voulait pas le faire", indique Sylvie. "Cela dit, les organismes viticoles ou la MSA disposent d'informations concernant la fragilité d'une exploitation, d'un viticulteur. Cela pourrait être utile qu'ils puissent les échanger avec le médecin traitant." Christine imagine quant à elle "des groupes de paroles, où chacun pourrait faire sortir ce qu'il a en lui".
Quelques mois ou quelques années après le drame, Annie, Sylvie et Christine ont aujourd'hui la force nécessaire pour continuer à avancer. Mais toutes les trois ont quasiment ou définitivement tourné le dos à la viticulture.
Julien Verchère
* Tous les prénoms mentionnés dans cet article sont d'emprunt.
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